Mother Earth News

 

Entretien avec Arthur Shaw, théoricien de la suffisance globale (Copionics)

 

John Suttleworth

1970 – L’ENTRETIEN PLOWBOY suivant a été initialement publié dans ZYGOTE, un nouveau magazine new-yorkais consacré à la culture rock. J’ai donc profité d’un séjour sur place pour faire la connaissance du personnel de ZYGOTE. Au cours de cette visite, j’ai demandé à l’auteur de cet entretien, Allen Richards, un jeune homme très enthousiaste, de me confirmer l’authenticité d’Arthur Shaw et de sa théorie. Allen a immédiatement pris des dispositions pour que je puisse rencontrer M. Shaw et sa famille, dans leur appartement de l’Upper West Side de Manhattan. C’est ainsi qu’un samedi, j’ai fait la connaissance d’Arthur Shaw, à la faveur d’un petit déjeuner tardif avec vue sur le fleuve Hudson et sa pollution. Arthur Shaw est un homme fascinant qui démontre une insaisissable capacité à apporter des réponses tout en puisant de nouvelles idées et des visions claires dans le cerveau et surtout le cœur de ceux qui l’entourent. Au bout de quatre heures d’entretien avec Arthur, j’étais tellement excité et plongé dans mes réflexions que j’ai traversé Manhattan à pied, de l’Hudson jusqu’à la 1re Avenue, avant de prendre la direction du sud, de la 92e à la 67e Rue. Si vous connaissez le quartier, vous savez que cela représente une petite trotte. Tel est l’effet qu’Arthur Shaw peut avoir sur vous. – JS

Il y a un plan, une théorie, un homme qui essaie désespérément de dévier le chemin sur lequel le monde s’est engagé et qu’il perçoit, de même que de nombreux écologistes, comme un « suicide de race » annoncé. Son travail a fait l’objet de vastes recherches et d’une planification mathématique, et un mot a même été inventé pour le décrire : Copionics ou suffisance globale. C’est cette théorie qu’Arthur Shaw, titulaire d’un doctorat, prône sans relâche pour amener les habitants de notre planète à « prendre conscience » de la réelle situation de la Terre. La suffisance globale est la théorie de l’abondance économique. . . c’est le plan qui pourrait éventuellement sauver le monde du destin qu’il s’est choisi. Lorsque j’ai rencontré Arthur Shaw, il y a environ six mois, j’ai d’abord pensé que j’avais affaire à un charlatan illuminé qui avait probablement perdu la raison pendant ses travaux de recherche et de planification de cette théorie de la suffisance globale. Mais c’était avant que je connaisse son mode de vie. Il n’est pas fou. Pas du tout. Arthur tient du prophète. C’est un homme doux, doué du sens de la formule, qui a participé à de nombreux projets inventifs dans le passé. Grandes lignes de sa biographie : Arthur Shaw a étudié au Brooklyn College, à l’université de New York et à la St. John’s University, où il a obtenu un diplôme de Docteur en Sciences de la jurisprudence. Il a travaillé dans sa propre société de production de produits chimiques organiques et a dirigé une entreprise publique de plastique, où il a fait des recherches sur le plastique extensible. Il a travaillé dans le secteur de la construction et a réalisé des expériences sur de nouveaux produits, notamment un béton de son invention. Arthur a également mis au point un système de communication appelé « envelets », destiné à réduire d’un tiers le coût des lettres. Il a aussi fait de la recherche pour un véhicule sous-marin. Mais la suffisance globale reste l’entreprise la plus importante d’Arthur Shaw et ce point mérite d’être souligné.

Qu’est-ce que la suffisance globale, quelle est son action et comment peut-elle nous aider ? Je ne peux pas fournir un rapport détaillé et complet sur cette théorie économique, mais je peux vous présenter Arthur Shaw et son plan. La suffisance globale est une théorie en laquelle je crois et qui est pour moi une offre pleine de qualités qu’un homme brillant et dévoué a faite à notre société. C’est une théorie qui recueille tous mes suffrages. J’espère que nous pourrons rapidement voir la suffisance globale en action.

Plowboy : Qu’est-ce que la suffisance globale ?

AS : C’est à la fois une idée, une théorie et un moyen de faire beaucoup à l’échelle planétaire.

Plowboy : Que voulez-vous démontrer avec cette théorie de la suffisance globale, outre l’abondance ?

Que devraient faire les habitants de cette planète ?

AS : L’information sur l’abondance devient de plus en plus générale, le fait d’affirmer que la Terre offre suffisamment de ressources pour tous ses habitants a suscité beaucoup de doutes, d’interrogations, voire de mépris il n’y a pas si longtemps.

Plowboy : Votre déclaration a-t-elle été remise en question ?

AS : Oui. J’ai présenté l’abondance globale comme un fait mathématiquement prouvé. Un facteur que nous pouvons inventorier et démontrer sur de nombreuses années.

Plowboy : Vingt ans ?

AS : Oui, et même plus. À ce stade, la simple déclaration d’abondance renforce les connaissances existantes, toujours plus riches. L’idée de faire appel à cette abondance, de la mettre en œuvre et de la concrétiser est la contribution spécifique du programme de l’Organisation économique mondiale (WEO), une expression et un programme permettant de démontrer et prouver la viabilité de la suffisance globale. Votre question porte sur son fonctionnement, son message et son incidence sur les gens. La suffisance globale est en elle-même une négation de la base même de notre économie actuelle basée sur la rareté. Reposant sur le fait que la planète peut subvenir aux besoins de tous ses habitants, elle refuse le manque de ressources. En outre, elle prévoit la distribution, la satisfaction et l’épanouissement de toute l’humanité. Voici peut-être la clé : nous ne parlons pas ici d’un programme caritatif ou promotionnel, d’un programme d’« aide extérieure », mais bien de l’expression d’un échange naturel.

Plowboy : Qu’entendez-vous par « échange naturel » ?

AS : Nous considérons que les processus régissant la vie de l’homme, qu’ils se rapportent à la technologie ou aux fonctions naturelles ou anatomiques, reposent tous sur un échange naturel. Par exemple, notre échange avec les plantes. . . le cycle C02 – oxygène. . . est un échange librement consenti entre les différentes parties à une « transaction ». Il n’implique pas de droits ni de frais et la faune comme la flore ont tout à gagner de cette relation. Le cycle de l’azote et la formation de cristaux dans une solution sursaturée, illustrent la largesse (l’abondance) des fonctions naturelles. Le postulat de la rareté, ce concept avec lequel l’homme a en quelque sorte choisi de s’accabler, n’est pas un précepte naturel. Il ne relève pas de la vie naturelle et n’en est pas un composant normal.

Plowboy : Il ne relève pas du mode de vie naturel.

AS : Il ne relève pas du mode de vie naturel et n’est pas compatible avec ce dernier. Nous avons présupposé que les ressources ne sont pas suffisantes et que les lois du marché ont été élaborées pour confirmer cette idée de l’« insuffisance ». . . ce qui est faux. Nous devons relever un défi. Dès que nous commençons à parler de suffisance, reflétant en cela l’état de nos connaissances actuelles, nous sommes confrontés à un défi.

Plowboy : Que pouvons-nous faire ? Comment pouvons-nous gérer cette suffisance ?

AS : Dans le cadre de l’Organisation économique mondiale (WEO), qui, rappelons-le, illustre la pertinence de la théorie de la suffisance globale, nous rassemblons des données et des conditions factuelles et réelles dans un organigramme, une directive visible pour nos actions. Plus précisément, nous connaissons l’histoire de différentes régions de la planète. Nous avons conscience du besoin (que nous semblons accepter aujourd’hui) dans la mesure où les deux tiers de la population mondiale souffrent de malnutrition, la faim tuant 10 000 personnes par jour. Nous avons connaissance de ces deux séries de faits (libre disponibilité et besoin) dans l’organigramme de la WEO programmé par ordinateur, dans l’expression de la satisfaction du besoin ; nous démontrons la faisabilité du libre-échange. La principale question que se pose tout économiste est « comment effectuer le paiement, comment permettre le libre-échange, comment motiver le libre-échange ». Et c’est là qu’intervient une notion de la théorie de la suffisance globale appelée crédit de ressources (écocrédit GRB).

Plowboy : Pourriez-vous nous donner quelques chiffres concernant l’abondance de la nourriture à distribuer ? Quel est le niveau de gaspillage. . . quel est le niveau dont la plupart des gens n’ont même pas conscience ?

AS : Selon le modèle de la WEO, la suffisance globale est d’abord exprimée en termes de nourriture. C’est en effet le domaine le plus évident pour illustrer la suffisance. Les nouvelles isolées que nous recevons sur le surplus de blé au Canada ou sur la surabondance de pommes de terre dans l’Ouest ne sont pas assez convaincantes. Toutefois, nous disposons de données arbitraires et objectives. Par exemple, la quantité de cultures sur cette planète (en termes de végétation par jour) dépasse les 200 livres par habitant. Ce chiffre représente une végétation qui peut être retransformée, extraite.

Plowboy : Plus de 200 livres par jour ?

AS : Oui, par personne. Actuellement, nous partageons (ou omettons de partager) deux tiers d’une livre par personne et par jour. Or, vous le savez comme moi, si nous consommons une livre et demie de nourriture par jour, nous abaissons d’autant les ressources alimentaires pour un autre habitant de cette planète. Soit dit en passant, la culture dont je parle est une quantité de végétation non ensemencée. Elle n’est pas produite par les mains ou les efforts de l’homme. Elle est indicative de l’abondance de la nature elle-même.

Plowboy : Pouvons-nous consommer cette végétation ?

AS : Elle peut être récupérée. C’est un fait que nous disposons de procédés d’extraction connus. Nous comptons dans le monde 1,3 million de kilomètres carrés de terres consacrées à la culture du blé, du soja, de l’avoine, etc. Nous savons qu’il y a 14 millions de kilomètres carrés de superficie adaptée à la mise en culture immédiate. Autrement dit, avec suffisamment d’eau, le type de sol adapté, etc. Nous disposons donc d’une réserve représentant 11 fois les surfaces actuellement cultivées. En outre, nous maîtrisons de plus en plus les semences hybrides à la productivité quintuplée (blé, maïs, riz et autres) et qui, à elles seules, pourraient permettre de résoudre le problème de la faim dans le monde.

Plowboy : Pourquoi ne sont-elles pas utilisées ? Pourquoi les entreprises ne font-elles rien à ce sujet ?

AS : Elles ne peuvent en tirer aucun profit. Si les intéressés ne peuvent pas payer, il n’y pas d’échange.

Plowboy : En sont-ils conscients ?

AS : Ils savent, ou devraient savoir, que la suffisance existe. Cette responsabilité leur incombe s’ils travaillent dans les agences gouvernementales, l’agro-alimentaire, etc. Ces faits sont accessibles à tous. Les politiques doivent sans aucun doute le savoir. Encore une fois, nous en revenons à nos limites : nous devons compter avec le principe de la rareté économique, qui a en quelque sorte régi nos décisions. C’est ainsi ! Une fois ce principe accepté, toutes les lois de l’économie évoluent automatiquement, comme celle de l’offre et de la demande ou celle de l’unité la moins utile, toutes ces choses que nous apprenons à l’école et que nous acceptons sans jamais les contester. Ainsi est le monde. C’est la situation actuelle et nous l’acceptons. Nous sommes conditionnés, et pas uniquement dans le cadre scolaire. C’est la réaction de nos parents parce qu’ils l’acceptent. Personne ne nie ce commandement total. Nous sommes tous « accros » à la rareté. . . Il existe une définition de la loi de l’offre et de la demande que je souhaite mentionner. Elle a été donnée par un économiste du nom de Paul Samuelson, « Lorsque le chien d’une riche rentière peut laper le lait dont un enfant pauvre aurait besoin pour se prémunir contre le rachitisme, peut-on dire que le système fonctionne mal ? Non. Il fonctionne comme il est censé fonctionner, en mettant les biens dans les mains de ceux qui ont le plus d’argent pour acheter des votes. » Cela peut sembler répréhensible. En fait, la langue est tout à fait correcte et traduit bien le principe économique accepté dans notre monde (la situation d’échange). Nous avons renoncé. Puisque nous acceptons tous que notre monde soit régi par un faux principe, le fossé se creuse entre les nations, comme entre les races et les peuples. Et, bien sûr, il en va de même pour le fossé entre les générations et les esprits. C’est ce fossé, avec ses nombreuses facettes, qui constitue aujourd’hui la menace. Parce que c’est ce fossé, exprimé en termes de destruction de l’environnement, de guerre et de violence, qui représente les nombreux aspects de notre système établi.

Plowboy : La suffisance globale nécessite-t-elle la violence ou la révolution ?

AS : Certains d’entre nous, qui ressentent de la colère et souhaitent un changement radical, peuvent dans un premier temps, céder à la déception. La suffisance globale ne repose ni sur la violence, ni sur l’expropriation. La suffisance globale est un changement en profondeur. La prise de conscience que la suffisance peut être rendue possible, exprimée et mise en œuvre sans léser aucun groupe ni aucune classe.

Plowboy : Mais cette situation ne risque-t-elle pas d’entraîner pas une modification radicale de la société ? Ce que je veux dire, c’est qu’il y a de l’autre côté de la rue un homme qui regarde sa télévision couleur en rêvant de sa Cadillac toute neuve. Devrait-il s’inquiéter, se dire, « Je dois faire quelque chose, que va-t-il arriver à ma télévision et à ma Cadillac ? »

AS : La Cadillac est fort justement mise en perspective par l’extrême abondance de nourriture de notre monde, de notre vie, l’incroyable suffisance exprimée par la compréhension qu’une énergie illimitée circule dans notre monde. Personne ne désire plus que ça. . . notre vie à tous serait accomplie et comblée. Vous voulez savoir dans quelle mesure tout cela changera notre vie ? Je pense que l’expression de la libre circulation que l’homme constatera et appréciera lui permettra de comprendre qu’il peut grandir en termes de sentiments, d’idées, d’expression. Dans des questions qui ont une réelle signification. . .

Plowboy : Nous sommes tellement limités. . .

AS : Oui.

Plowboy : Nous devrions cesser d’écouter les idées toutes faites, qui nous disent, « Procédez ainsi ». Nous demandons, et vous demandez, l’avènement d’une révolution humaine.

AS : Oui, je pense que c’est fondamental. Si nous parvenons à échapper à cette contrainte de base qui nous a été imposée avec l’acceptation de la rareté, je pense que les implications contribueront à nous libérer totalement. Et je pense aux étudiants, aux jeunes, qui ressentent ce phénomène, qui en sont conscients et qui l’appréhendent clairement. Je pense que la suffisance globale leur offre un programme, un dispositif concret pour en faire la démonstration à tout le monde, à leurs parents, aux hommes d’affaires, aux techniciens, au monde.

Plowboy : Vous avez indiqué que les étudiants ont une conscience de plus en plus pointue de la suffisance globale. Quelle est son influence sur les campus universitaires ?

AS : Le campus du Queens College a mis sur pied un Abundance Club, avec l’idée que l’information, les faits que « nous avons extraits » peut être apprise à l’école et à toutes les étapes de la vie. Vous ne devez pas oublier que nous tentons de rationaliser les faits de disponibilité. Si nous nous contentons de les exprimer, nous conservons le statu quo. Que pouvons-nous faire ? Vous savez que nous sommes limités par la loi de la balance internationale des paiements : la formation de capital. . . la croissance dans les pays riches, tandis que la pauvreté ne cesse d’augmenter dans les pays pauvres. À quoi sert cette information de suffisance si elle n’est pas mise en œuvre ? C’est notre défi : élaborer un programme à partir de ces idées, pour l’inclure dans une déclaration informatisée. C’est actuellement notre mission et notre objectif.

Plowboy : Pouvez-vous citer d’autres endroits où la suffisance globale est à l’étude ?

AS : Ce programme a été abordé, non seulement avec les étudiants, mais aussi avec le corps professoral, des recteurs d’universités et des économistes, notamment les directeurs d’écoles supérieures à l’université Columbia et à l’université d’État de l’Ohio, etc. Plusieurs membres du corps professoral de l’université sont des administrateurs de l’Organisation d’économie mondiale. Beaucoup de professeurs et d’étudiants diplômés travaillent actuellement sur des modèles pour ce programme. Cette participation ne se limite pas aux écologistes, qui ont souligné que la situation actuelle aboutira au suicide de race. Tous les indicateurs pointent vers le danger qui nous menace tous et son augmentation exponentielle. Nous avons tous lu les prédictions soulignant que la société se dirige vers une catastrophe.

Plowboy : Je voudrais vous interroger sur le système informatique. Comment peut-il résoudre nos problèmes ? Vous avez dit que vous entrez les données relatives à l’abondance et à la rareté dans un ordinateur afin de calculer une « libre circulation » ou, je suppose, une distribution presque idéale. Est-ce réalisable ? Est-ce faisable ?

AS : Oui, c’est faisable. D’abord et surtout parce que nous misons sur le facteur de gain, le théorème de multiplicateur bénéficiant de l’acceptation et de la reconnaissance économique. L’expression « crédit de ressources » (écocrédit GRB) que j’ai mentionnée précédemment décrit la méthode et les moyens justifiant l’échange comme « paiement ». Avec ce crédit fourni, qui est en lui-même supporté par la réalité de la plénitude globale, cette situation est possible, elle se produit : nous obtenons l’équilibre de l’offre avec le besoin. Je tiens à utiliser le présent car la mise en œuvre est possible MAINTENANT. Nous avons tout prévu. L’abondance reflète l’état de notre monde en tant qu’objet, que fait vérifiable, mathématique, réalisable. La clé se trouve peut-être dans le mot réalisation. En effet, nous ne partageons pas tous cette certitude que cette approche peut bénéficier à tous. L’accumulation et son besoin sont la cause de nos guerres et de nos frustrations.

Plowboy : Comment feriez-vous la distribution. . . qui serait chargé de distribuer cette abondance de nourriture ?

AS : Si vous percevez l’idée globale sous l’angle de l’élargissement du commerce, je pense que la mise en œuvre, sans acquérir une dimension exceptionnelle, devient facilement compréhensible et assimilable. En fait, c’est ce que nous faisons. Nous partons du principe que le marché couvre le monde entier et que les ressources disponibles sont présentes à son échelle. Les canaux et les moyens actuels se poursuivent. Les mécanismes de distribution se poursuivent. C’est comme si nous venions vous dire que nous pouvons augmenter le produit national brut de chaque pays et le produit global du monde. Nous élargissons le marché pour englober les deux tiers de la population mondiale qui ne sont pas considérés comme un marché.

Plowboy : Ne pensez-vous pas que cette démarche est susceptible de nuire à l’actuel système de marché. . . et d’empêcher son bon fonctionnement ?

AS : Non. Elle ne modifierait en rien notre méthodologie de développement commercial. Elle offrirait certainement une meilleure garantie à ceux qui produisent en raison d’un marché assuré. Elle représente un gain sur les technologies actuelles. Le plus grand gain est l’élargissement rentable de l’ensemble du marché.

Plowboy : Avec cette augmentation de la distribution, dans laquelle tous les habitants de la planète recevraient de la nourriture, pensez-vous qu’il serait possible de maintenir un niveau constant ? Je veux dire, n’y aurait-il pas de famine ni de gaspillage ? Pourrions-nous vraiment parvenir à un niveau constant ?

AS : Oui, c’est notre objectif, un équilibre homéostatique.

Plowboy : Arthur, comment voyez-vous l’incidence de ces changements économiques au niveau politique ? Quelles seraient leurs conséquences ?

AS : Je pense que les formes politiques, celles basées sur la rareté, seront modifiées et évolueront. Je pense qu’elles fusionneront et que toutes les formes ne feront plus qu’une. La politique et les formes politiques sont des expressions économiques et c’est sur ce point nous devons insister. L’évolution de l’économie entraînera celle des formes politiques. Si la rareté est obsolète, ces formes se transformeront en quelque chose de beaucoup plus satisfaisant pour l’homme (démocratie directe). Si je peux ajouter quelque chose, Allan : de nombreux jeunes sont préoccupés par « la société informatisée ». C’est une grande erreur et nous devons éradiquer cette peur d’être un jour dominés par les machines. C’est difficile. Je veux dire, nous nous contentons de confier à un appareil très efficace, l’ordinateur, la responsabilité et les opérations mécaniques et ministérielles associées à l’obtention de nourriture, notamment. Ce processus est très similaire à la structure de notre organisme. Nous ne protestons pas contre la respiration ou l’osmose assurées par les mécanismes du corps. Elles nous confèrent une totale liberté. . . pour penser, réfléchir. En un sens, cette situation doit et peut se retrouver entre les hommes. Les phénomènes qui se produisent naturellement, automatiquement, dans notre propre corps interviendront entre les hommes et nous goûterons pour la première fois à une réelle liberté. La liberté de vivre, d’aimer, de créer, de jouer de la guitare, peu importe.

Plowboy : Les gens auront peut-être du mal accepter cette théorie et à croire en son efficacité. Elle peut sembler trop idéaliste. Comment l’Organisation économique mondiale a-t-elle été perçue ?

AS : Les réactions ont été plutôt négatives, jusqu’à ces trois à cinq dernières années.

Plowboy : Depuis combien de temps exactement poursuivez-vous ce plan ?

AS : Près de 25 ans. Mais aujourd’hui, la résistance initiale (et le mot est faible) commence à faire place à une acceptation croissante. Il y a des gens qui commencent à peine à reconnaître la suffisance globale, à appréhender, saisir et comprendre ses principes. . . et ces gens ne sont pas limités à l’écologie ou aux sciences mathématiques, puisque l’on trouve également des économistes ! Le sentiment se fait jour qu’il est possible de percer une brèche dans ce mur infranchissable de l’économie qu’est la création de la rareté.

Plowboy : Pensez-vous que c’est le développement du mouvement écologique qui vous a aidé, ou est-ce simplement une sensibilisation croissante à la situation actuelle et au fait que nous allons au-devant de graves ennuis ?

AS : Je pense que l’écologie et la prise de conscience des problèmes ne font qu’un. Ils représentent une menace. Je pense la suffisance globale se développera en raison de toutes les promesses qu’elle recèle, non du fait d’une quelconque menace. L’espoir de l’homme est le critère à prendre en compte.

Plowboy : Vous dit-on souvent que vous êtes fou ?

AS : Oh oui, oui.

Plowboy : Quelle est votre réaction ?

AS : Certaines personnes considèrent l’abondance comme une menace car ils ne pensent que par la rareté. Selon Freud, la menace de santé et la menace de réussite sont terribles pour la plupart d’entre nous. Pas seulement pour les prétendus « malades », mais pour l’ensemble de l’humanité.

Plowboy : Arthur, j’aimerais vous poser une dernière question. Pensez-vous être fou ?

AS : Eh bien, (pause) si un homme est porté sur sa propre destruction, si les prédictions de bon nombre de nos plus brillants esprits sont correctes et que cette espèce tire à sa fin, sa fin inéluctable, je pense que la critique a ses raisons d’être. . . Je suis fou parce que je propose une approche contraire au conditionnement basé sur la rareté, une approche contre le terrible « dessein » de notre système actuel. On pourrait voir ça comme de la folie, puis de l’optimisme, si vous voulez. La folie de la vie contre la mort. La folie de la santé contre la maladie. « Lorsque le chien d’une riche rentière peut laper le lait dont un enfant pauvre aurait besoin pour se prémunir contre le rachitisme, peut-on dire que le système fonctionne mal ? Non. Il fonctionne comme il est censé fonctionner, en mettant les biens dans les mains de ceux qui ont le plus d’argent pour acheter des votes. »

Plowboy : Arthur Shaw est-il fou ? Je sais qu’il ne l’est pas. Et vous ? – AR

1970 Cet article a été reproduit avec l’aimable autorisation du magazine ZYGOTE. – JS


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